Présidentielle du 22 février : Les leçons du scrutin

Au centre d’une contestation populaire d’envergure nationale menée par le Parti national panafricain (PNP) de Tikpi Atchadam fin 2017, Faure Gnassingbé a réussi, en trois ans seulement, à faire adhérer davantage de Togolais à sa politique, au point d’obtenir 72,36% des suffrages exprimés au premier tour de la présidentielle du 22 février 2020. Un score record depuis son accession à la magistrature suprême en 2005.  Qu’est-ce qui lui a valu ce plébiscite ? Que comprendre de la débâcle de l’opposition ? Quels sont les grands enseignements du scrutin ? Diagnostic.

Cadres, militants et sympathisants de la formation politique Union pour la République (UNIR) ont laissé éclater leur joie dans de nombreuses localités du pays lundi 24 février, quelques heures après la proclamation provisoire par la Commission électorale nationale indépendante (CENI) des résultats du scrutin présidentiel du 22 février, donnant largement Faure Gnassingbé vainqueur. A la présidence de la République, c’est un bain de foule des plus grandioses que le candidat du parti au pouvoir qui brigue un quatrième mandat, s’est offert dans l’après-midi du 24 février.

Nanti d’un bilan salué sur le plan international en ce qui concerne la situation macroéconomique du pays, artisan des progrès dans des domaines clés, architecte principal du Plan national de développement (PND) et de plusieurs réformes, notamment sur le plan économique pour faciliter le climat des affaires, Faure Gnassingbé aura mené une campagne électorale marathon pour réaffirmer sa proximité des populations et présenter un programme de société sur sa vision du pays pour les prochaines années. Ragaillardi également par une opposition en perte de vitesse et en permanente contradiction avec elle-même, Faure Gnassingbé aura réussi, sans surprise, son « coup K.O » au premier tour du scrutin du 22 février.

Dans le camp de l’opposition, Agbéyomé Kodjo, candidat du Mouvement patriotique pour la démocratie et le développement (MPDD), soutenu par la dynamique Mgr. Kpodzro, est crédité de 18,37% des voix, arrivant en deuxième position, loin derrière Faure Gnassingbé. Des résultats que continuent de contester l’ancien président de l’Assemblée Nationale et son équipe qui dénoncent des « fraudes et irrégularités majeures » et appellent le « peuple à la résistance pour faire triompher la vérité des urnes ».

Même son de cloche de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) dont la déculottée électorale aura été des plus retentissantes. Classé 3ème avec seulement 4,35% des suffrages exprimés, l’état-major de l’ancien chef de file de l’opposition, Jean-Pierre Fabre, n’a pas attendu minuit le jour du scrutin pour se fendre d’un communiqué, reconnaissant sa défaite, mais dénonçant deux jours après, « un score fantaisiste, des résultats fabriqués, une forfaiture et une imposture de la CENI ».

Terminus

Le scrutin présidentiel du 22 février aura le mérite d’obliger la classe politique de l’opposition à faire le requiem de ses leaders. A bout de souffle depuis plusieurs années, en panne d’inspiration en ce qui concerne la mise en place de stratégies à même de leur permettre de conquérir le pouvoir, l’opposition togolaise a longtemps péché par ses querelles intestines et les agendas personnels souvent mal cachés de ses animateurs.

Pour les consultations électorales du 22 février dernier, trois figures importantes de l’opposition vont décidément devoir passer la main à une nouvelle génération qui devrait encore s’organiser pour faire d’abord le ménage en interne.

Jean-Pierre Fabre, président national de l’ANC, devra, en dix ans de lutte de son parti (2010-2020, NDLR), tirer toutes les conséquences de l’inconstance de ses choix et de l’effritement de sa popularité. Adepte des mouvements de contestation du pouvoir de Lomé depuis 2010, l’ex-chef de file de l’opposition n’a pourtant jamais été en mesure de prouver sa victoire aux élections présidentielles de 2010 et 2015. L’entrée avec fracas sur la scène en 2017 de Tikpi Atchadam, président du Parti national panafricain (PNP), lui aura volé la vedette, appuyée par l’erreur politique du boycott du recensement électoral et des législatives de 2018. Avant que le scrutin de février ne le cloue au pilori. Battu dans les zones habituellement acquises à sa cause, même dans la propre commune qu’il administre en tant que maire, Jean-Pierre Fabre enregistre ainsi une gifle électorale qui le rétrograde dans les annales de l’histoire politique du Togo. Plus que jamais, l’ANC devra faire sa toilette, si elle compte bien reconquérir sa base électorale d’antan, et se réorganiser pour mieux faire face aux échéances électorales à venir.

Pour le candidat du MPDD, le rendez-vous électoral de 2020 aura été un coup de maître par rapport aux résultats obtenus depuis son passage dans l’opposition. Agbéyomé Kodjo, auréolé d’un soutien de certaines personnalités politiques et de l’archevêque émérite, Mgr. Philippe Fanoko Kpodzro, dans le cadre d’une dynamique le désignant comme « candidat unique » de l’opposition, aura probablement jeté ses dernières forces dans une bataille électorale d’envergure. Même s’il s’est mieux préparé comparativement à 2010, il manquait encore beaucoup au « renard de Tokpli » pour réaliser l’alternance. « La désillusion des populations est aussi liée à la perception d’une opposition qui ne réussit pas à incarner, pour beaucoup, une alternative rassurante et crédible. (…) Il faut aussi reconnaître que la stratégie politique des acteurs togolais a souvent été difficile à comprendre. Par exemple, pour les jeunes Togolais qui n’ont pas vraiment connu le régime de près de quatre décennies d’Eyadéma Gnassingbé, un discours focalisé sur le seul impératif d’alternance n’est peut-être pas suffisant », analyse Gilles Yabi, président du think tank citoyen ouest-africain WATHI, basé à Dakar, dans un entretien le 21 février avec Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS. Comptant sur ses chances de réalisation de l’alternance Agbéyomé Kodjo n’a pu transformer, lui aussi, l’essai. Et c’est peut-être la dernière de la carrière politique de l’ancien président de l’Assemblée Nationale qui devra sans doute transmettre le flambeau à la tête de son parti.

Tout comme pour Jean-Pierre Fabre et Agbéyomé Kodjo, le scrutin présidentiel de 2020 serait pour le leader de l’Alliance des démocrates pour le développement intégral (ADDI), Pr. Aimé Gogué, l’ultime combat. Aux commandes de son parti depuis bien longtemps, le doyen d’âge des candidats à l’élection présidentielle du 22 février s’en est sorti avec 2,38% des voix. Insignifiant pour une formation politique comme l’ADDI qui a fait du chemin, mais qui a encore un grand travail de représentativité à faire sur l’ensemble du territoire national. A part Tandjouare, son fief, le parti vert citron qui devra également faire sa mue, devra revoir une ligne politique critiquée par certains comme étant « peu mordante ».

Le signe d’une maturité

Ils sont rares ces pays africains, surtout d’Afrique subsaharienne, à laisser leurs frontières ouvertes en plein processus électoral. Le Togo en a fait la belle expérience le 22 février dernier. Une surprise ! Pour de nombreuses missions d’observation électorale, c’est le « signe d’une maturité politique » à inscrire dans les leçons à tirer de ce scrutin.

En effet, s’il est vrai que les échéances électorales au Togo ont souvent rimé avec fermeture des frontières, celle du 22 février aura eu le mérite de prouver que le pays jouit d’une paix et travaille à l’amélioration et au renforcement de la sécurité intérieure.

En outre, le calme dans lequel se sont déroulées les opérations de vote sur l’étendue du territoire national ainsi que la forte affluence dans les bureaux de vote témoignent, pour beaucoup, du sens de civisme et de responsabilité des électeurs. Avec un fort taux de participation officiel de 76,63%, le scrutin présidentiel du 22 février aurait enregistré moins d’abstentions, selon une source proche de la CENI. « Beaucoup de facteurs ont contribué à cela, notamment le calme, la paix, les frontières laissées ouvertes. Tout cela à contribuer à rassurer les uns et les autres », nous confie notre source.

En attendant les résultats définitifs qui seront proclamés par la Cour constitutionnelle dans les prochains jours, Faure Gnassingbé sort de nouveau grand victorieux d’un scrutin présidentiel qui reste historique depuis son arrivée au pouvoir en 2005.

Elom ATTISSOGBE